Albert Ribollet écrivit à ses parents plusieurs lettres après avoir été blessé au champ d’honneur, lettres pleines d’une extrême délicatesse de cœur, car pour leur éviter une trop grosse émotion, il leur cacha le plus longtemps possible la triste nouvelle de son amputation qu’il n’annonça que par la suite avec beaucoup de ménagements.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Du front – carte postale – Vendredi 19 février 1915

 

Surprise ! Blessé à la jambe ! Pas de danger, admirablement soigné. Défense absolue de vous inquiéter, pense à être à Lyon dans 5 ou 6 jours, prévenez Dr G.

Tout à la joie de vous revoir et de vous embrasser.

 

 

 

Du front – Lundi 22 février 1915

 

Bonjour, Chère Maman – Papa a reçu j’espère ma carte de vendredi lui annonçant la grrrrande nouvelle. Blessé à la jambe droite par un éclat d’obus, depuis ça va admirablement.

Pansé sommairement par l’ami de Nick, une automobile m’a transporté à toute vitesse à quelques kilomètres en arrière, jusqu’à l’ambulance. C’est ici que je me trouve, admirablement soigné par un major qui est un des plus célèbres docteurs de Paris, excusez du peu !

Comment je vais ? Ecoutez mon menu d’hier : bouillon, purée de pommes, beefsteak, bordeaux, orange, pain et vin à discrétion, inutile d’insister, n’est ce pas, c’est déjà le régime d’un convalescent. Mon évacuation sur Lyon ne rencontre pas de difficulté ici, une fois dans le train sanitaire à Saint Dizier où se font les répartitions. Je devrai remettre la letrre du Dr G au major du train. Le major d’ici compte me garder encore 5 ou 6 jours pour que je puisse supporter le voyage sans fatigue. Quelle joie de vous revoir tous : mille et mille baisers.

N’écrivez pas : du reste je ne vous donné pas mon adresse.
Votre AR

 

 

 

Du front – Mardi 23 février

 

Moral excellent, physique idem, plus de fièvre, major enchanté, appétit féroce. Allons je suis décidément un costaud ! Peut-être arriverai-je à Lyon avant cette carte ? mais pour la date, rien de sûr encore. Que je suis content !

Mille baisers

 

 

De l’Ambulance du front – Jeudi 25 février 1915

 

Bonjour ma chère maman

Tout va bien, mon major est enchanté. Le médecin chef aux généraux, aux inspecteurs qui viennent, ne manque pas de dire « ah, voilà un petit bonhomme qui va merveilleusement bien, tenez, regardez cette feuille de température, et quel moral et quelle bonne figure ! »

En effet, je me sens très bien ; maintenant il faut de la patience, car les mouvements me sont interdits pour un certain temps, et c’est ce qu’il y a de plus pénible : c’est la seule chose qui arrête mon transfert immédiat à Lyon, sans cela j’y serais depuis longtemps ; mais comme je mange et dors bien ! Je puis espérer y arriver en même temps que cette lettre.
Si par hasard un empêchement imprévu me faisait évacuer ailleurs qu’à Lyon, je vous le ferais immédiatement savoir, une fois arrivé à destination.
A bientôt, chère maman, et mille baisers de votre fils dévoué.

 

 

Hôpital militaire – Sancerre – Cher – Dimanche 28 février 1915

 

Mon cher papa

 

Au dessous, ma nouvelle adresse. Malgré la lettre du Dr G remise à un de ses anciens élèves major du train, le convoi sanitaire reçut à St Dizier l’ordre de se diriger sur Limoges. Le petit major, voyant cela, m’évacue à Sancerre, où se trouve un excellent hôpital. J’y suis arrivé hier soir, admirablement soigné et dorloté.

Voici quelques détails sur ma blessure. L’obus que j’ai reçu devait me hacher sur place : il s’est contenté de m’enlever la jambe droite !! très proprement du reste. L’amputation fut faite à l’ambulance des Islettes près Ste Menehould par le chirurgien Lauret de l’hôpital St Joseph de Paris, un maître. Endormi, pas souffert, pas de fièvre, pas de complications. Je vois maman se lamenter ? Mais non, mille fois non : Dieu m’a préservé d’une façon toute providentielle, remercions le tous en chœur. Et si vous saviez comme je vais bien ! Affaire de patience ! J’écrirai chaque jour. Mille baisers.

 

 

Hôpital militaire de Sancerre – lundi 1er mars 1915

 

Ma chère maman

 

Je terminais ma lettre d’hier en disant que j’écrirai chaque jour : la promesse sera tenue. Je ne veux pas en effet que vous vous inquiétiez, que vous vous tourmentiez en disant : pauvre petit, comme il souffre ! Mais non, je suis un veinard ; la souffrance est légère. Sur le coup, je n’ai rien senti. J’ai vu ma jambe droite partir et me suis contenté de sautiller sur l’autre, en appelant à l’aide, Endormi pour l’opération, je n’ai rien senti non plus et depuis ce temps je suis si bien soigné que je n’ai pas le droit de me plaindre. Une jambe de moins, mais ce n’est rien du tout ! avec les progrès de la chirurgie et de la science, ce n’est qu’un vulgaire accident. Si vous saviez comme d’autres blessés sont plus à plaindre, souffrant le martyr, supportant des pansements longs et douloureux. Oui devant tous ces malheureux je m’estime veinard, chançard. Je vous vois aussi vous lamenter en vous disant « voilà sa profession brisée ». Mais non voyons, ma profession n’en souffrira que très légèrement et puis voilà qui tranchera bien des questions : je me fixerai à Lyon, abandonnerai Nice comme Paris. Du reste Nice n’était que du provisoire, vous le sentiez encore mieux que moi puisque vous me l’avez dit un jour.

Enfin dans tout cela il faut voir la volonté toute puissante de Dieu : à l’heure actuelle, je devrais être en morceaux et je suis au contraire en pleine convalescence, remercions le donc  et mille fois car cette histoire fut absolument providentielle.

Je ne voudrais pas non plus que vous vous précipitiez à Sancerre pour venir me voir, prenez patience, ce serait folie de vous déranger si tôt.

Enfin, ma chère maman, ne vous tourmentez pas, je vous le défends, je suis calme, joyeux, reconnaissant, plein de courage, soyez tous comme moi. Adieu, mille baisers à toute la famille.                                         AR

 

 

Hôpital militaire – Sancerre – Cher – Mardi 2 mars

 

 

Mon cher papa

 

Si vous saviez comme je suis bien soigné ici : un major doux, bon, aimable, consciencieux, connaissant son affaire à fond, et menant son petit hôpital en véritable maître. Evidemment je regrette de n’avoir pu être évacué à Lyon ; j’y comptais cependant bien mais que voulez vous ? les ordres militaires sont implacables. Ces temps-ci les trains militaires venant d Verdun sont presque tous dirigés vers le sud-ouest, et c’est grâce au major, ancien élève du Dr G que j’ai pu m’arrêter dans le centre.
Ma santé est toujours bonne : pas de fièvre, peu de suppurations, encore est-elle due au voyage ; le docteur est très satisfait de la plaie, il se contentera dans quelques jours de rogner un bout qui dépasse et qui pourrait me gêner plus tard quand il sera question de m’adapter un appareil, petite opération de rien du tout : on m’endormira du reste.

Je mange bien, la nourriture est tout à fait excellente, très abondante : pour le moment on me nourrit avec des potages, œufs, purées de pommes, lait, et quelques douceurs. Dans quelques jours on me substantera plus.

Je voudrais tant, mon cher papa, que vous ne vous tourmentiez pas ! Je ne cesserai de le répéter, je m’en tire à bon compte ! Si vous saviez les misères que l’on voir autour de soi, des souffrances terribles et sans nombre !

J’ai hâte de recevoir une lettre de Lyon, car il y a bien longtemps que je ne sais rien de là bas. Adieu mon cher papa, je vous embrasse ainsi que maman et toute la famille, mille et mille fois.

Votre fils bien dévoué                 AR

 

 

 

Hôpital militaire de Sancerre –mercredi 3 mars 1915

 

Bonjour ma chère maman

 

Un temps magnifique aujourd’hui : de mon lit j’aperçois une jolie campagne et je suis inondé d’un bel et bon soleil. Sancerre est une charmante petite ville perchée sur une hauteur : L’hôpital situé dans la ville même profite dons d’un aire fortifiant qui donne aux malades force et santé.

Comment je vais ? mais toujours très bien : les majors sont forts satisfaits de moi et me prédisent un bel avenir avec la future jambe de bois. Ils sont tous musiciens. Une dame de la Croix Rouge, riche propriétaire du pays aide à faire les pansements : elle aussi est musicienne ainsi que sa fille qui étudie le chant à Paris. C’est une famille amie de Planté – Plante est interne avec Nick – vous voyez comme tout s’enchaine.

Pendant mes pansements, ce sont des causeries artistiques sans fin pour tous ceux qui s’agitent autour de moi. Comme c’est drôle la vie ! et comme le monde est petit !

Les infirmiers sont tous prêtres, c’et vous dire qu’ils sont aux petits soins pour nous, ne laissant jamais passer l’occasion de nous prodiguer de bonnes paroles et mille douceurs qui nous font plaisir. Bref c’est la maison du bon Dieu que l’hôpital de Sancerre.

Nous sommes une quinzaine de blessés dans notre salle ; la plupart sont à plaindre plus que moi : l’un a la jambe droite amputée, puis en plus, la jambe gauche déchiquetée par des éclats d’obus ; l’autre a les deux pieds coupés au dessus de la cheville et quelques doigts de moins aux mains. J’en passe et des meilleurs !

J’espère que mes lettres vous parviennent avec assez de rapidité, rendez moi réponse à ce sujet

A tous mille baisers                                      Votre fils AR

 

 

Hôpital militaire - Sancerre  - Jeudi 4 mars

 

Mon cher papa

 

J’ai reçu ce matin les deux lettres de vous et maman, datées de lundi soir et de mardi : elles m’ont fait un immense plaisir, mais vous me prodiguez beaucoup trop de compliments, je n’ai fait que mon devoir de bon Français, comme des milliers d’autres et c’est tout.

Je m’en sors avec une guibole de moins et c’est de la chance, car la plupart des combattants ne reverront plus les leurs. Vous ne pouvez vous figurer l’atrocité d’une pareille guerre, c’est fou ! des fleuves de sang qui feront sans doute épanouir des temps meilleurs que ceux que j’ai vus depuis que je suis au monde.

Oui, je serais bien heureux de votre visite, mais vous prie d’attendre encore un peu, voici pourquoi : je vous disais, dans une de mes lettres qu’un petit bout d’os serait peut-être à rogner à ma blessure et entraînerait une petite intervention chirurgicale. Or l’hôpital de Sancerre n’a pas le droit d’opérer et pour cela il faudrait me transporter à Bourges. Il est donc fort possible que je parte pour Bourges demain ou après demain ; dans ce cas il serait fort possible qu’on me laisse en convalescence dans un hôpital de Bourges ; donc tant que ces questions ne seront pas réglées, inutile de vous déranger. Ce matin les majors se sont montrés fort satisfaits de ma blessure qui se cicatrise. Que cette question de transfert de ville en ville ne vous épouvante pas ; au contraire, elle doit vous tranquilliser : si les majors permettent ce voyage c’est que je vais rudement bien.

Adieu mon cher papa, mille baisers à tous de            AR

 

 

Mercredi 5 mars

 

Ma Chère maman

 

J’ai reçu ce matin votre bonne lettre de mercredi, une d’Henry, une de Raphaël. Merci à tous, car plus que jamais, les lettres me font plaisir.
Comme vous le voyez, je suis encore à Sancerre : mon transfert à Bourges peut être retardé de quelques jours, car je ne suis pas seul dans mon cas, bien des camarades opérés ou amputés sur le front sont dans mon cas et ont besoin au bout de quelques semaines d’un petit coup de fièvre à donner à leurs blessures, et alors nous partirons tous ensemble.

Pour mon cas personnel la chose est des plus simples, la plaie se cicatrise vite, les chaires reprennent la vie, mais comme j’ai la cuisse plutôt forte et que la chair du mognon doit sécher, un bout d’os dépasse un peu, il faut donc le tailler un peu aussi, mais la chose ne presse nullement.

Du reste, j’ai une confiance absolue en ceux qui me soignent, seulement cela m’ennuie car vous voilà obligés de retarder votre visite et je m’en réjouissais déjà. Enfin les choses s’arrangeront d’elles mêmes.
Quelques bonnes gens de Sancerre viennent nous rendre visite et nous apportent quelques douceurs. Comme de partout il y a assaut de dévouement, de bonté, de fraternité ; la guerre rapproche bien des cœurs et c’est bien doux de le constater, de s’en rendre compte – que de beautés dans la souffrance et le malheur !

Un de mes infirmiers vient de me dire que mon départ pourrait être retardé de quelques jours : agissez comme vous l’entendez, je n’ose plus rien dire.

Que vous veniez tôt ou tard, vous me trouverez toujours bien portant, mangeant bien plaisantant même, attendant la fin de tout cela avec patience et calme.
Adieu, chère maman, mille baisers quotidiens à tous

De votre AR